JACQUES WEBER

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JACQUES WEBER

Monstre sacré du théâtre et du cinéma, le comédien Jacques Weber sera seul en scène pour une lecture où les textes classiques seront à l’honneur.

 

LA QUESTION

Qu’est-ce que le choix des textes pour ce spectacle dit de vous ?

Oh... entre ce qu’on donne et ce qui est reçu par le public, il y a souvent une grosse différence donc je ne suis pas sûr ! Je vous propose des grands classiques, car même si j’adore la littérature contemporaine, je trouve qu’il faut revenir régulièrement à l’art de gens comme Maupassant, Flaubert, Rimbaud... Ils font partie de nos fondements, comme les grandes racines indispensables pour qu’un arbre puisse bourgeonner.

 

L’INTERVIEW

Il y a deux ou trois ans vous jouiez le spectacle Éclats de vie, avec des lectures de textes et des anecdotes personnelles. Pour le spectacle que vous jouerez à Saint-Avertin, ce sera uniquement des lectures ?

On est sur une lecture pure. Les textes que j’ai choisis sont tellement immenses que c’et pas mal non plus de les présenter en spectacle de manière simple, le texte en avant et vous derrière comme passeur de texte. C’est un autre type d’émotion et de travail, mais ça peut être tout aussi émouvant et fort.

Vous jouez aussi en ce moment « Cyrano, rêver, rire, passer »… Ne seriez-vous pas un passeur ? Quelqu’un qui transmet ?

Dans Cyrano, ce mot « passer » renvoie à l’éphémère, à la légèreté, la pensée subreptice… Maintenant, très humblement, s’il m’arrive parfois en disant des textes, en exerçant mon métier, de les faire découvrir à des gens dans la salle, c’est tant mieux ! Il y a toujours quelques personnes qui entendent totalement, et les autres ont un plaisir d’être dans le partage, même sans comprendre vraiment la totalité de ce qui est dit et articulé. C’est la magie du théâtre : une réunion absolument mystérieuse, qui parfois fonctionne, parfois pas. C’est ce qui est beau.

Qu’est-ce qui fait que vous décidez d’accepter un projet ?

Les gens qui me le proposent, d’abord et avant tout. La qualité humaine, et de travail. Qu’il s’agisse d’auteurs ou de metteurs en scène, pour moi c’est indispensable. Je n’ai pas envie de rapports de force, de conflit : j’adore travailler dans la joie, l’empathie, la passion. Mais une passion douce et calme. C’est ce que je fais avec Pascal Rambert ou mon épouse Christine par exemple, et d’autres metteurs en scène.

Au fil du temps, qu’est-ce qui a changé dans votre pratique du métier ?

Moi ! Je suis passé d’un homme énergique, plein d’espièglerie ou de folie et d’enthousiasme, paraît-il beau garçon, à un homme de 76 ans ! Mon énergie est différente, plus proche de la méditation, de la pensée, de la sagesse que je suis en train de découvrir. Et je découvre aussi petit à petit une autre façon d’être sur scène, en effaçant de plus en plus la vanité ou l’envie de paraître. Un de mes maîtres disait que les acteurs jouent les mains en bas, au sens où ils n’ont plus rien à prouver. Je m’en approche, dans l’idée qu’être sur scène, c’est être là entièrement et uniquement.

Le contexte national et international est compliqué, plein d’incertitudes quant à l’avenir politique ou géopolitique… Dans une période aussi troublée, que peut le théâtre ?

Le théâtre n’a pas le droit d’être indifférent. Mais en même temps il doit connaître sa juste place, avec le problème de sa légitimité, qui se pose. Mais regardez, pendant la révolution française, les premiers lieux qui ont été interdits, c’était les théâtres, par peur de la résurgence monarchiste. Le théâtre n’est pas un lieu de commerce (même si ces dernières années il est volé par des commerçants, des hommes d’argent), mais un lieu de liberté, d’indépendance, d’imaginaire, et donc de questionnement, il ne faut pas l’oublier. C’est un lieu hautement poétique. Et qu’on le veuille ou non, la poésie, c’est l’essentiel. Le théâtre c’est le lieu secret qui fait que malgré tout, la vie avance, la vie bouge, la fleur pousse…

Je sais qu’il y a des pièces, des initiatives de théâtre, peu médiatisées, qui sont merveilleuses d’imaginaire, de reconstruction d’un lien avec le public, le public populaire, je trouve ça magnifique. J’ai une admiration sans borne pour ceux qui font cela. JE suis un vieux dinosaure, un peu connu, mais ça n’est pas important : ce qui compte c’est notre artisanat profond. Au moment où on entre en scène, on a une responsabilité. Tout comme lorsque vous rentrez dans une ville, vous avez une responsabilité citoyenne. Le terme « responsabilité » est important. Je suis abasourdi d’entendre le silence de beaucoup de mes collègues et des gens en général devant l’imbécilité et l’horreur qui se perpétuent dans le monde. Avoir un homme qui parle d’un conflit, de morts d’hommes, de femmes et d’enfants avant d’enchaîner sur les rideaux de sa salle de bal… Des généraux en retraite qui semblent jouer à la bataille navale, sans se rendre compte que cela pèse sur des peuples condamnés au silence. Un criminel de guerre s’en est pris à Gaza et continue en attaquant le Liban. Même s’il appartient à un peuple magnifique, il est un criminel de guerre, point final. Tout cela dans un silence absolu, c’est honteux. Il n’est pas le seul à commettre des horreurs. Quant à Trump, pourquoi continuer à jouer le jeu diplomatique avec lui ?

Je crois que c’est au peuple de cesser d’être une foule pour redevenir un peuple : ne pas se contenter d’aller aux urnes, mais descendre dans la rue.

Les acteurs ont donc une responsabilité ?

Je crois qu’à partir du moment où on a une fiche d’état civil, un nom, un prénom, une adresse, on est responsable car citoyen, et on participe. Mais j’ai l’impression qu’aujourd’hui on n’a plus la même éducation politique qu’autrefois, avec les syndicats, les partis… Le contexte était sans doute plus simple, car là on est dans un barnum incroyable… Une confusion impressionniste, du « j’taime /j’taime pas », et on se retrouve avec des monstres en Argentine ou aux Etats-Unis, et un risque énorme en France, avec le RN qui fusionne tranquillement avec les forces de droite… Tout ça s’orchestre avec des phrases lâchées sur les réseaux sociaux, on est dans un bordel préoccupant pour les peuples. Sans oublier que les gens ont peur. Peur de perdre le peu qu’ils ont réussi à obtenir, ce qui explique que certains se tournent vers le repli sur soi.

 

 

LE QUESTIONNAIRE

Dernière chose avant d’entrer en scène ?

Je fais pipi dans le lavabo de ma loge. Désolé, c’est une sorte de rite (et je fais attention !).

Qu’aimez-vous bien trouver en loge ?

Une machine Nespresso, j’adore boire des cafés avant d’entrer en scène. Et un canapé, pour faire une sieste de dix minutes. J’ai remarqué que ça me faisait du bien.

La musique pour bien débuter la journée ?

Ça va de Bach à Céline Dion, et je peux chanter du Barbelivien (au grand désespoir de ma femme).

En sortant de scène...

Je me déshabille à toute vitesse pour aller manger.

 

JACQUES WEBER au Nouvel Atrium de Saint-Avertin le jeudi 21 mai. Réservations : https://billetterie.nouvelatrium.ville-saint-avertin.fr/

Photo Pauline ROUSSILLE

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